Pourquoi je pense qu'une réévaluation des médicaments est souvent nécessaire chez les seniors
En travaillant et en discutant avec de nombreuses familles, j'ai constaté que les traitements prennent facilement le pas sur l'observation quotidienne. Les prescriptions s'accumulent au fil des années et il arrive qu'un médicament ne soit plus adapté — soit parce que la situation clinique a changé, soit parce que des effets indésirables sont apparus. Pour moi, la réévaluation régulière de la médication chez une personne âgée n'est pas un luxe : c'est une nécessité pour préserver la qualité de vie et éviter des complications évitables.
Signes d'alerte immédiats qui demandent une révision urgente
- Chutes répétées : si une personne commence à tomber plus souvent, il faut s'interroger sur les médicaments sédatifs, les antihypertenseurs, les psychotropes (benzodiazépines, antipsychotiques) ou les hypoglycémiants. Les chutes sont un signal fort qu'il faut réévaluer la balance bénéfices/risques.
- Confusion, délires ou changements cognitifs rapides : une confusion qui apparaît subitement peut être due à une infection, mais aussi à des effets indésirables médicamenteux (anticholinergiques, opioïdes, sédatifs). Le delirium est une urgence et nécessite souvent un examen pharmaceutique immédiat.
- Somnolence excessive ou baisse d'énergie : si la personne est constamment fatiguée, difficile à réveiller ou manque d'entrain, il faut vérifier s'il ne s'agit pas d'une surdose relative (sédatifs, morphiniques) ou d'interactions médicamenteuses.
- Changements importants du poids : prise ou perte de poids rapide peuvent résulter d'antidiabétiques inadaptés, d'antidépresseurs, d'antipsychotiques ou d'effets gastro-intestinaux. Le suivi nutritionnel et la revue des médicaments sont indiqués.
- Vertiges ou hypotension orthostatique : provoquant des malaises au lever, souvent liés aux antihypertenseurs, diurétiques, alpha-bloquants ou antidépresseurs.
- Symptômes gastro-intestinaux nouveaux : nausées, constipation sévère (opioïdes, anticholinergiques), diarrhées chroniques (antibiotiques, laxatifs abusifs) — tout symptôme digestif persistant doit interroger la médication.
- Troubles urinaires ou rétention : peuvent être provoqués par des anticholinergiques ou des antidépresseurs tricycliques.
- Signes de saignement ou ecchymoses faciles : sous anticoagulants (warfarine, DOACs) ou antiplaquettaires, une augmentation des saignements mérite une réévaluation rapide.
Signes biologiques ou cliniques moins visibles mais tout aussi importants
Parfois, les signes sont subtils : une hyponatrémie (faible sodium) peut se manifester par une confusion, des convulsions ou des nausées et est souvent induite par des diurétiques ou des antidépresseurs. Une insuffisance rénale ou hépatique qui s'installe modifie la clairance des médicaments — je recommande de surveiller la fonction rénale (créatinine, eGFR) et hépatique régulièrement, surtout si la personne prend des médicaments à index thérapeutique étroit (digoxine, lithium, certains antibiotiques).
Polypharmacie : quand le nombre de médicaments devient un signal d’alerte
On parle souvent de polypharmacie au-delà de 5 médicaments, et c'est un indicateur utile. Mais ce n'est pas seulement le nombre qui compte : ce sont les interactions potentielles, les médications redondantes et les prescriptions sans indication actuelle. J'encourage un "brown bag review" : faire rassembler toutes les pilules, compléments et remèdes naturels dans une boite et les montrer au médecin ou au pharmacien.
Médicaments en cause fréquents et interactions à surveiller
- Anticholinergiques (certains antidépresseurs, antihistaminiques, traitements de l'incontinence) : associés à confusion, sécheresse, constipation et risque accru de démence à long terme.
- Benzodiazépines et hypnotiques (zolpidem, zopiclone) : favorisent chutes, somnolence et altération cognitive.
- Anticoagulants et antiplaquettaires : surveiller signes de saignement, interactions avec AINS ou certains antibiotiques.
- Opioïdes : constipation, risque de sédation et chutes, interactions avec sédatifs.
- Inhibiteurs de la pompe à protons (pantoprazole, oméprazole) : usage prolongé peut entraîner carences en B12, risque d'ostéoporose et interactions avec clopidogrel.
- Compléments et plantes : le millepertuis (St. John's wort) réduit l'efficacité de nombreux médicaments (anticoagulants, contraceptifs, immunosuppresseurs).
Comment je recommande de procéder pour une réévaluation efficace
- Organiser une revue médicamenteuse annuelle au minimum, plus fréquente après une hospitalisation, une chute ou un changement d'état de santé.
- Prendre rendez-vous avec le médecin traitant et le pharmacien : ces deux acteurs peuvent collaborer pour identifier interactions et redondances. Les services de pharmacie hospitalière ou en officine proposent souvent une « revue pharmaceutique ».
- Préparer la consultation : apporter toutes les boîtes de médicaments, les ordonnances, et une liste des symptômes nouveaux. Notez depuis quand chaque médicament est pris et pourquoi.
- Demander la possibilité de réduire ou d'arrêter certains médicaments (deprescribing) en évaluant les risques et bénéfices. Le sevrage doit être supervisé, notamment pour benzodiazépines et opioïdes.
- Utiliser des outils et références : les critères de Beers ou les critères STOPP/START sont des guides reconnus pour identifier les médicaments potentiellement inappropriés chez les personnes âgées.
Quand consulter en urgence
- Perte soudaine de conscience, forte confusion ou délirium.
- Chute suivie de douleur importante, incapacité à se relever ou de signes neurologiques (faiblesse unilatérale).
- Saignement abondant, vomissements répétés, difficulté respiratoire ou signes d'allergie grave (érythème, gonflement, chute de tension).
Outils pratiques pour les familles
J'encourage l'utilisation d'un dossier de médication partagé : une fiche simple indiquant le nom du médicament, la dose, la fréquence, l'indication et la date de début. Des applications comme Medisafe peuvent aider à la prise et à la gestion des rappels, mais rien ne remplace une fiche papier visible par les aidants. Un pilulier hebdomadaire peut réduire les erreurs, et le pharmacien peut souvent préparer des plaquettes personnalisées.
| Symptôme | Médicaments fréquemment impliqués | Action recommandée |
|---|---|---|
| Chutes | Benzodiazépines, antihypertenseurs, sédatifs | Revue des doses, évaluation équilibre, retrait progressif si possible |
| Confusion | Anticholinergiques, opioïdes, antipsychotiques | Contrôler causes métaboliques; réduire ou remplacer les médicaments responsables |
| Saignement | Anticoagulants, AINS | Évaluer INR/contrôle, revoir association de médicaments, éducation |
Je sais que parler de médicaments peut être source d'inquiétude pour les familles. Mais la bonne nouvelle, c'est qu'une réévaluation bien conduite permet souvent d'améliorer l'autonomie, de réduire les effets secondaires et de simplifier la prise en charge quotidienne. N'hésitez pas à solliciter votre pharmacien, votre médecin traitant ou un gériatre pour lancer ce travail : il peut tout changer dans le quotidien d'une personne âgée.